“Je pensais que mon père était mort avec tout ce qu’il y avait de joyeux en moi.”
Ce titre, cette phrase, c’est une adolescente qui me l’a dite, un jour. Elle m’a envahie de quelque chose de si gros. Je ne sais pas trop si c’était de la fierté, de la joie, du soulagement mais c’était là. Cette phrase était tellement parlante, tellement belle à mes yeux. C’était comme si le deuil n’avait pas seulement emporté son père mais aussi sa capacité de rire, de s’amuser, de profiter de la vie à un certain moment. Il y avait aussi, dans ses paroles, l’étrange sensation qu’être heureuse devenait une trahison.
Chaque année, quand arrive le printemps, je repense à elle parce que ce jour-là j’ai eu l’impression de voir une fleur humaine éclore devant moi. Comme au mois d’avril, quand la météo est de notre côté! Avril ramène la lumière, la neige fond, quand les vélos sortent et que les mitaines se font plus rares. Avril amène les bourgeons. La vie reprend.
Pour plusieurs personnes endeuillées, lorsqu’arrive un certain retour au sourire, au projet ou même au rire, c’est souvent déstabilisant, parfois inquiétant et presque toujours culpabilisant. Est-ce qu’il va penser que je ne l’aime plus? Est-ce que je ne serais pas en train de l’oublier? Ai-je le droit de rire?
C’est comme si la tristesse était devenue une preuve d’amour. Comme si souffrir longtemps démontrait à quel point le lien était fort. Et pourtant, aimer quelqu’un ne veut pas dire rester malheureux pour toujours. Le deuil n’est pas une promesse de tristesse à vie, c’est une transformation du lien. La personne ne marche plus à côté de nous, mais elle continue d’habiter nos gestes, nos choix, nos souvenirs. Elle fait partie de nous et cette présence-là peut aussi coexister avec la joie. Les enfants nous le montrent magnifiquement, ils sont même capables de rire aux éclats au salon funéraire. Ils peuvent pleurer très fort… puis courir jouer dix minutes plus tard. Ils ne choisissent pas entre la peine et la vie. ils prennent les deux. Rire et s’ennuyer peuvent vivre ensemble, tout comme avancer et parfois avoir l’impression de reculer…
Le printemps ne nous demande pas d’oublier l’hiver. Il nous rappelle simplement que l’été s’en vient. Alors si, ces jours-ci, vous sentez un peu plus d’énergie, un peu plus de légèreté… Si vous avez ri sans vous en rendre compte ou si un moment de bonheur s’est glissé dans votre journée : ne vous excusez pas.
Ce n’est pas une trahison. C’est peut-être le signe que l’amour que vous portez est assez grand pour faire de la place à la vie aussi.
Et je repense à cette adolescente. Avec le temps, elle a recommencé à rire. Pas parce qu’elle aimait moins son père mais parce qu’elle avait compris qu’elle pouvait trouver son absence épouvantable et quand même continuer à vivre.
Josée Masson, fondatrice et directrice générale à Deuil-Jeunesse
